Dans un contexte où les vulnérabilités financières se diversifient et s’intensifient, les autorités européennes de supervision renforcent progressivement les outils macroprudentiels. Parmi ces instruments, le coussin pour risque systémique — ou Systemic Risk Buffer (SyRB) — occupe une place spécifique : il répond à des risques structurels et durables qui menacent la stabilité du système financier, au‑delà des fluctuations conjoncturelles.

1. Définition et objectifs : un outil macroprudentiel ciblé

Le SyRB est un coussin de fonds propres macroprudentiel qui peut être activé par les autorités nationales pour renforcer la résilience des établissements de crédit face à des risques systémiques non cycliques. Contrairement au coussin contracyclique (CCyB), qui varie en fonction du cycle économique, le SyRB vise des risques structurels ou de long terme, tels que :

  • des vulnérabilités structurelles non correctement prises en compte dans les exigences de fonds propres du pilier 1 et 2 ;
  • des risques difficiles à modéliser, trop larges ou insuffisamment capturés dans les cadres classiques ;
  • des chocs macrofinanciers durables ou systémiques potentiels.

Son activation n’est pas liée à une phase du cycle économique mais bien à l’existence d’un risque considéré comme susceptible de porter atteinte à la stabilité financière dans une juridiction donnée.

Sur le plan réglementaire, le SyRB a été introduit par la CRD4, puis clarifié et renforcé par CRD5. Son cadre s’aligne sur les principes du Comité de Bâle et de Bâle III, et sa supervision passe par l’Autorité bancaire européenne (EBA). En pratique, les autorités macroprudentielles — en France notamment l’ACPR et le HCSF — sont responsables de l’activation et de l’administration du coussin au niveau national.

2. Mécanismes et utilisations : position par rapport aux autres exigences

Le SyRB constitue un supplément de fonds propres au‑delà des exigences microprudentielles (minima réglementaires) et des autres coussins macroprudentiels (comme le CCyB ou les surcharges pour établissements d’importance systémique). Il s’applique à un ensemble ciblé d’expositions défini par l’autorité compétente — le plus souvent en fonction de secteurs d’activité, de catégories de contreparties ou d’éléments géographiques — qui présentent un risque systémique jugé significatif.

Ce ciblage sectoriel suppose que l’autorité identifie une sous‑population d’expositions dont l’importance, la sensibilité aux chocs et/ou l’interconnexion peuvent menacer le système financier. La définition de ces « sous‑ensembles d’expositions » est un élément clé de l’efficacité du SyRB, et c’est précisément ce point que les lignes directrices de l’EBA cherchent à harmoniser et à clarifier.

Contrairement au CCyB qui relève d’une évaluation automatique des pressions de crédit dans l’économie, le SyRB nécessite un jugement plus qualitatif et structurel : il repose sur une appréciation prudente de risques spécifiques à long terme ou persistants.


3. Enseignements tirés de l’application pratique du SyRB

Depuis son activation dans plusieurs juridictions européennes, y compris en France, les retours d’expérience sur les mesures de SyRB ont mis en lumière plusieurs enseignements essentiels :

Flexibilité conceptuelle et multiples usages

Une seule mesure SyRB peut couvrir plusieurs catégories d’expositions simultanément. Cela illustre la flexibilité du cadre mais aussi la complexité opérationnelle qui en découle : il est essentiel d’articuler clairement les objectifs de la mesure avec les risques visés.

Sensibilité à la méthode de calcul

Les approches de calcul des risques — notamment en l’absence d’un modèle pleinement harmonisé — influencent fortement l’ampleur du coussin requis. Cette sensibilité souligne l’importance d’une méthodologie robuste et transparente dans l’identification et la quantification des risques systémiques.

Défis de réciprocité et de données

L’expérience montre que des différences dans les définitions de données et de catégories d’exposition entre juridictions rendent difficile l’application réciproque des mesures SyRB. Cette difficulté nuit à la cohérence européenne des coussins activés et peut diminuer leur efficacité au niveau transfrontalier.

Importance du partage d’information

Pour pallier ces divergences, les autorités ont progressivement renforcé le partage d’information et la coordination. Cela contribue à transformer des mesures nationales potentiellement isolées en actions mieux coordonnées, améliorant ainsi la confiance des marchés financiers et la transparence au sein de l’Union européenne.


4. Vers une adaptation du SyRB aux risques climatiques : alerter sur des risques émergents

Un des développements les plus récents concerne l’adaptation des coussins pour capturer les risques liés au changement climatique — une thématique désormais explicitement intégrée dans le champ d’application du SyRB grâce aux réformes introduites par CRD VI.

La consultation lancée par l’EBA en janvier 2026 propose des modifications significatives des lignes directrices existantes (EBA/GL/2020/13) afin de :

  • améliorer la granularité sectorielle pour mieux identifier les expositions susceptibles d’être affectées par les risques de transition (par exemple, secteurs hautement dépendants des combustibles fossiles ou intensifs en carbone) ;
  • introduire une granularité géographique plus fine pour qualifier les risques physiques climatiques — en privilégiant l’usage des unités administratives locales (LAU), plutôt que des zones plus larges du niveau NUTS3, dont les tailles varient considérablement entre États membres.

Le raisonnement réglementaire est clair : un événement climatique localisé — qu’il s’agisse d’inondations, de sécheresses ou d’incendies — peut affecter la capacité de remboursement d’un emprunteur ou la valeur d’actifs dans une zone précise. Une définition géographique trop agrégée risque de masquer ce risque, alors que l’approche LAU permet une segmentation plus fine et pertinente des expositions.

Outre ces dimensions, le projet d’amendement promeut une intégration plus approfondie des risques climatiques dans l’analyse sectorielle, rendant possible l’utilisation du SyRB comme un outil de résilience face aux risques environnementaux systémiques.


5. Enjeux et perspectives : harmonisation, coordination, efficacité

L’évolution du cadre réglementaire autour du SyRB met en lumière plusieurs enjeux clés :

Harmonisation européenne

Même si la décision d’activer un SyRB appartient aux autorités nationales, les lignes directrices de l’EBA ont vocation à créer un cadre commun — notamment en matière de définition des expositions, de critères sectoriels et de données de risque. Cela contribue à réduire les frictions et obstacles à la réciprocité transfrontalière.

Approche ciblée et proportionnée

La flexibilité du SyRB est une force mais requiert une approche rigoureuse, fondée sur des données fiables et une justification prudente des risques visés. La consultation de l’EBA souligne l’importance de renforcer la granularité des catégories de risque pour mieux refléter les réalités économiques et environnementales.

Intégration des risques émergents

L’intégration des risques climatiques dans les lignes directrices sur le SyRB représente une étape importante vers une régulation qui reconnaît que les menaces systémiques ne sont plus uniquement financières au sens traditionnel. Les risques de transition et physiques peuvent être larges, non linéaires et diffuser rapidement à travers l’économie et le secteur financier.


Conclusion

Le coussin pour risque systémique (SyRB) est aujourd’hui un outil macroprudentiel central pour anticiper et atténuer des risques systémiques structurels, qu’ils soient économiques, financiers ou environnementaux. Son évolution réglementaire — portée par les lignes directrices de l’EBA et les réformes de la CRD VI — illustre une dynamique de renforcement, d’harmonisation et d’élargissement des horizons de surveillance.

À l’heure où les risques climatiques deviennent une préoccupation majeure pour la stabilité financière, l’adaptation du SyRB constitue une réponse innovante et proactive. Comprendre son fonctionnement, ses enseignements et son évolution est essentiel pour les acteurs bancaires, les autorités de supervision et l’ensemble des parties prenantes du système financier européen.

Sources


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À retenir cette semaine

« Le changement climatique est une question financière autant qu’environnementale.. »

~ Mark Carney